Saurez-vous appliquer la démarche éthique?
Les lectures de cette semaine vous ont permis de vous familiariser avec les différentes étapes de la démarche éthique proposée par Duhamel et Mouelhi (2001), à savoir :
- La narration du problème moral et la formulation du conflit.
- La délibération et son terme : la décision.
- La justification de la décision par de bonnes raisons : l’argumentation.
- La poursuite du dialogue rationnel malgré les désaccords.
Une fois le problème bien identifié et correctement posé (étape de la narration), il est alors possible d’évaluer les différentes possibilités d’action et de prendre une décision (étape de la délibération).
Cette semaine, nous vous proposons de réaliser un exercice qui vous permettra de mettre en pratique la démarche éthique proposée par Duhamel et Mouelhi (2001).
- Narration d’un problème moral
- Racontez clairement, de manière à être bien compris de vos interlocuteurs, un problème moral que vous rencontrez. Nous vous suggérons de partir d’un problème moral que vous pourriez rencontrer si vous étiez un professionnel des relations publiques.
Petit rappel sur ce qu’est un problème moral
« Nous reconnaissons l’existence d’un problème lorsque nous sommes incapables de choisir sans hésitation entre les différentes possibilités qui s’offrent à nous dans la situation : nous avons peine à nous décider et nous souffrons parfois de cette situation. Et nous considérons le problème comme étant le nôtre non seulement quand la solution dépend de notre décision, mais aussi quand notre choix porte à conséquence » (Duhamel et Mouelhi, 2001, p. 173).
« En règle générale, pour qu’un problème soit d’ordre moral, il doit mettre notre action en rapport avec des exigences supérieures, une norme ou un idéal dont nous reconnaissons la valeur et auquel nous nous sentons obligés de répondre » (Métayer, 2002, p. 3).
Voici un exemple qui s’applique à la pratique des relations publiques : imaginez que vous travaillez, à titre de professionnelle des relations publiques, pour un important promoteur immobilier qui souhaite construire de nouvelles unités de condo sur un ancien site d’enfouissement de la ville de Montréal. Un rapport d’expertise démontre que le sol contient très peu de contaminants et que ceux-ci ne sont pas nuisibles à la santé. Vous discutez de la situation avec votre patron qui vous explique que cette information ne doit pas être divulguée aux acheteurs potentiels, puisque cela pourrait grandement nuire aux ventes et que, de toute manière, les contaminants identifiés sont inoffensifs. Vous hésitez entre tenter de convaincre votre patron de vous laisser communiquer l’information en expliquant clairement les faits ou cacher cette information qui, au fond, n’est peut-être pas si importante…
- Délibération et décision
- La première étape de la délibération consiste à déterminer les valeurs qui entrent en jeu dans le problème vécu. Vous devez donc, dans un premier temps, déterminer, dans le problème que vous avez formulé précédemment, les valeurs qui s’entrechoquent. Dans l’exemple que nous avons donné, les valeurs en jeu pourraient être la transparence ou l’honnêteté versus le profit ou la productivité.
- La deuxième étape de la délibération consiste à examiner les faits, les éléments de contexte qui sont apparemment objectifs et qui aideront la prise de décision. Dans l’exemple de la professionnelle en relations publiques au service du promoteur immobilier, les faits pourraient être les suivants :
- Le rapport d’expertise démontre qu’il y a présence de X contaminants dans le sol (x % de la surface du terrain).
- Le rapport d’expertise indique que ces contaminants ne sont pas nuisibles à la santé.
- Le rapport d’expertise démontre qu’il n’est pas impossible que ces contaminants se propagent dans le sol (lors de rénovations, par exemple, des voisins pourraient découvrir que leur terrain est aussi contaminé et tenir les propriétaires des unités de condo responsables).
- Ni les courtiers immobiliers ni les promoteurs immobiliers n’ont l’obligation légale de signaler la contamination d’un terrain aux acheteurs potentiels dans le domaine résidentiel.
- La clientèle cible pour la vente des unités de condo est constituée de jeunes professionnels et de jeunes familles.
- La troisième étape de la délibération est le jugement et la prise de décision. Vous devez maintenant soupeser les diverses raisons qui vous feront pencher d’un côté ou de l’autre de la balance. Autrement dit, vous devez tenter de mesurer, de pondérer, d’équilibrer les valeurs et les raisons d’agir. « Délibérer, c’est s’engager dans un processus d’examen et de réflexion où la raison a une part importante. En fait, on soupèse et on évalue les raisons pour lesquelles certaines choses nous importent, les valeurs qui font que ces choses méritent d’être désirées » (Duhamel et Mouelhi, 2001, p. 177). Une fois cette réflexion effectuée, vous en arriverez à une décision. Quelle est-elle? Dans notre exemple, la professionnelle des relations publiques doit choisir entre :
- faire preuve de transparence, d’honnêteté et d’intégrité envers sa profession en divulguant l’information sur la contamination du terrain, afin que les futurs acheteurs puissent prendre leur décision en toute connaissance de cause; ou
- taire cette information et maximiser ainsi les profits de la vente des unités de condo dans un plus court laps de temps, et ce, sans pour autant enfreindre la loi (puisqu’aucune réglementation n’oblige le promoteur à divulguer cette information).
Supposons que la professionnelle des relations publiques, dans notre exemple, décide de s’astreindre aux plus hautes normes d’honnêteté, de vérité et d’intégrité, de ne pas sciemment diffuser une information incomplète et qu’elle sait trompeuse. Elle devra maintenant justifier sa décision (et convaincre son patron!).
- La justification de la décision
- L’étape de la justification consiste à argumenter, de façon rationnelle, la décision qui a été prise : « La justification consiste dans l’apport d’arguments susceptibles de convaincre tout un chacun, car ils s’adressent à la raison » (Duhamel et Mouelhi, 2001, p. 181). Vous devez donc maintenant mettre sur papier les arguments qui soutiennent votre décision. Vous pouvez opter pour les types d’arguments suivants : l’examen des conséquences, l’appel à la justice et aux droits ou encore le recours à la nature. Dans notre exemple, la professionnelle des relations publiques pourrait notamment arguer que :
- le promoteur immobilier s’expose à d’éventuelles poursuites judiciaires ou recours collectifs, et ce, même s’il croit être dans son droit;
- si cette information devait être dévoilée un jour, le promoteur en souffrirait (perte de réputation pour avoir caché une information de cette nature, perte de crédibilité auprès des autres clients et, conséquemment, perte de profits à long terme…);
- le promoteur a un devoir moral envers les acheteurs potentiels pour lesquels cet achat est probablement l’un des plus importants de leur vie;
- les acheteurs potentiels devraient être informés de la présence de contaminants, même s’ils sont inoffensifs, au cas où, au fil des années, ces contaminants devenaient nuisibles ou s’étendaient sur les terrains voisins;
- Etc.
- La poursuite du dialogue rationnel malgré les désaccords
- Il est possible que malgré un argumentaire que l’on croyait solide, l’autre partie n’adhère pas à notre décision. Que faire alors, sinon écouter ce que l’autre peut avoir à dire? « Le dialogue constitue une bonne manière de surmonter un désaccord éthique, tout comme la délibération répond à l’expérience éthique du manque et du conflit » (Duhamel et Mouelhi, 2001, p. 181). Reprenez votre problème de départ. Quels pourraient être les arguments qui vont à l’encontre des vôtres? Quelles sont les sources de désaccord? Autrement dit, sur quels éléments précis porte le désaccord? Ces éléments peuvent-ils être amoindris ou contournés? Dans notre exemple, le promoteur immobilier pourrait arguer qu’il a besoin d’argent rapidement pour payer ses fournisseurs et continuer de faire des affaires, et que la divulgation de ces informations sur la contamination du terrain ralentira sans aucun doute les ventes (et diminuera la marge de profit). Que répondre à cela? Serait-ce utile d’adopter une attitude moralisatrice et de reprocher au promoteur de ne pas être digne de sa profession? Sans doute pas. « Comme la délibération et la justification, le dialogue poursuit un but : surmonter le désaccord, c’est-à-dire convaincre l’autre ou s’entendre avec lui sur une nouvelle action » (Duhamel et Mouelhi, 2001, p. 188). Or, rien ne garantit qu’à la fin du dialogue, les deux parties seront d’accord. Dans notre exemple, si le promoteur du projet immobilier refuse de diffuser l’information, la professionnelle des relations publiques pourrait simplement décider de se retirer de ce dossier précis et travailler sur la promotion d’autres projets immobiliers qui ne sont pas controversés. Elle pourrait aussi décider de démissionner ou, à contrario, de passer outre sa conscience professionnelle et éthique et d’accepter les conditions du promoteur immobilier.